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Edgar Morin, l’adieu aux armes

 

Lu pour vous

 

Le portrait

Edgar Morin, l’adieu aux armes

https://www.liberation.fr/ par Quentin Girard publié aujourd'hui à 17h59

Le sociologue centenaire évoque les conflits traversés et plaide pour une résolution négociée du conflit en Ukraine.

Le jour est gris, il pleut, Paris a froid, Edgar Morin est assis dans la salle à manger un peu sombre d’un ami. Il porte foulard, veste et petite polaire. Son sourire charmeur, l’une de ses marques de fabrique, est discret. La bouche est moins ouverte, les yeux plus plissés et le visage, dans son ensemble, plus resserré que lorsqu’on l’avait rencontré, presque deux ans plus tôt, pour son centenaire célébré jusqu’à l’Elysée. Dans un restaurant italien, il avait bu un thé, ne portait pas de masque et évoquait la mort en anxieux se sentant capable de la dompter. Désormais, il est fatigué, est régulièrement hospitalisé, met son FFP2 sur le nez. «On fait aller», lance-t-il d’une voix chevrotante, mais claire. Avec humour, il s’excuse de son oreille «déréglée» qui l’oblige à lire sur les lèvres.

Sans doute est-ce le privilège des philosophes ou des poètes : parler de la mort de l’humanité pour ne pas évoquer leur propre disparition. L’auteur de la Méthode ou de la Rumeur d’Orléans a 101 ans et demi et il continue de publier et de faire des succès de librairies. Sans aucun doute l’un des secrets de sa longévité. Dans son nouvel et court essai, De guerre en guerre, le sociologue disserte sur ses souvenirs de résistant et détaille ses inquiétudes sur la situation en Ukraine, craignant une escalade mondiale. Il appelle à une résolution pacifique du conflit : «Il ne faut pas que la raison tue l’émotion, ni que l’émotion tue la raison. La paix est souhaitable, d’autant plus qu’elle est possible matériellement. Comme les deux adversaires ont des forces à peu près égales, ils peuvent trouver des compromis… Mais, pour le moment, c’est la haine qui domine.»

Le fils de Juifs de Thessalonique, né Nahoum à Paris et qui prit Morin en nom de maquis évoque les horreurs nazies, Berlin complètement détruit ou les exactions commises par les Alliés. «On sent qu’il l’a écrit d’un seul trait. Edgar est revenu à une sociologie d’intervention, s’enthousiasme son éditeur et ami, Jean Viard. Il y a chez lui une urgence.»

L’ex-directeur de recherches au CNRS, à la fois «libertaire, socialiste, communiste et écologiste», fidèle à sa «pensée complexe» s’attache à remettre du contexte avec un procédé rhétorique que l’on pourrait résumer par «oui, mais…». Oui, Hitler a commis des atrocités innommables, mais les bombardements de Dresde au nom du bien et de la liberté étaient aussi des crimes de guerre. Oui, il était antinazi mais s’est attaché à ne pas devenir germanophobe. Plus tard, communiste repenti, il fit attention à ne pas confondre stalinisme et culture russe. L’ancien chef du bureau «propagande» du gouvernement militaire français à Baden-Baden ne sait que trop bien la force des mensonges pour cultiver les haines.

Avec ce «oui, mais…», qui déclenche de longues lignes sur le rôle des Etats-Unis, sur le militant ukrainien anti-URSS et national-socialiste Stepan Bandera (1909-1959) ou sur la volonté de bannissement d’ouvrages comme ceux de Tolstoï ou de Dostoïevski, Edgar Morin met des coups de canif dans le récit populaire. Il reprend son vieux rôle de poil à gratter, de critique de son propre camp, qui lui valut de se retrouver souvent dans les marges intellectuelles, qu’il aime tant. Au point qu’il puisse donner l’impression de donner quitus à Poutine ? Il s’en dédie : «Je suis, je le répète, pour l’indépendance ukrainienne, avec une souveraineté protégée militairement. Mais je suis allergique à une propagande qui non seulement exalte tout ce qui est ukrainien, mais occulte tout ce qui pourrait susciter interrogation ou critique comme la prohibition de la littérature et de la langue russe.»

Ce jour-là, le vieil homme pas amer est souffrant. Il ne le dit pas, ne laisse rien paraître. Faire bonne figure, éternellement. La façon dont on le perçoit le tracasse : «On a dit les pires conneries sur moi, comme le fait que j’étais antisémite parce que je critiquais la répression d’Israël sur les Palestiniens. Et, aujourd’hui, on peut traiter de poutiniste quiconque n’est pas dans la ligne dominante.» Sa femme, la sociologue Sabah Abouessalam-Morin, 63 ans, qui s’occupe de lui presque à temps plein désormais, entre dans la pièce et intervient. D’une voix forte, elle dit : «Mais Edgar, tu ne soutiens pas la Russie.» «Bien entendu que non, répond-il. Je suis anti-Poutine et je souhaite qu’il saute. Mais, en même temps, j’ai peur qu’il soit remplacé par pire que lui.»

«On en revient à la sagesse de l’ancien, le soutient Jean Viard, qui rappelle le succès populaire relativement récent du sociologue d’avant-garde. Dans un monde qui ne sait pas où il va, on a besoin de gens capables de prendre de la distance avec le vécu.»

En songeant à ses enfants, ses petits-enfants et les autres, Edgar Morin alerte : «L’humanité court un très grand danger. Elle est menacée non seulement par une nouvelle guerre mondialisée, mais en même temps par la crise écologique de la planète, la crise de la civilisation, la crise de la pensée et l’asservissement par un totalitarisme de type nouveau que permet l’informatique dans des sociétés de soumission. Face à l’énormité et à la complexité des problèmes, notre mode de connaissance et de pensée nous aveugle.»

La pluie tapote à la fenêtre, les lumières sont basses, la nuit tombe. Et l’espoir s’envole ? Lui qui a hâte de fuir l’hiver francilien pour la douceur marocaine s’y refuse, se réjouissant, par exemple, du discours d’investiture «lumineux» de Lula«Les crises favorisent aussi bien l’imagination et l’intelligence que la régression et la crétinisation. L’être humain est ambivalent, c’est ça qui est important : il est sapiens demens, mélange de raison et de folie, de mythologie imaginaire et de réalisme technique.»

Sur la table est posé un roman de l’Espagnol Fernando Aramburu. Edgar Morin ne peut plus aller au théâtre ou au cinéma, mais il garde le plaisir de lire. On lui demande s’il a encore des rêves. Il n’hésite pas une seconde avant de filer l’anaphore : «Je rêve à moins d’incompréhension entre les humains. Je rêve personnellement de sérénité. Je rêve de jouir du printemps. Je rêve des jonquilles. Je rêve du retour des hirondelles. Je rêve d’être en paix, en harmonie avec moi-même et autrui.» Le partisan d’Eros contre Thanatos prend une voix plus douce, amoureuse : «J’ai cette chance de voir le matin le doux visage de Sabah mon épouse, que je peux embrasser. Si beaucoup des plaisirs que j’avais ont disparu, il reste l’amour, l’amitié, les beautés de la poésie de la vie, qui est dans la ferveur et la communion.» De ces choses simples, il jouit. Evoquant son père commerçant, Edgar Morin se souvient qu’il aimait à la fin de sa vie s’asseoir sur une chaise au soleil. «Moi, maintenant, je comprends ça. Etre sur une chaise au soleil, c’est déjà une volupté petite et… importante.» Il sourit, heureux de son aphorisme et d’attraper, toujours, la lumière.

8 juillet 1921 Naissance.

1942 Entre dans la Résistance.

1948 L’Homme et la Mort.

1973 Le Paradigme perdu : la nature humaine.

2023 De guerre en guerre (l’Aube).

 

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