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Guerre en Ukraine : le Mali et la Centrafrique restent arrimés à la Russie

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https://www.lemonde.fr/ Publié le 13 mars à 14h30 Par Cyril Bensimon

Même s’ils se gardent de prendre position, Bangui et Bamako restent considérés comme les têtes de pont de l’influence de Moscou en Afrique.

Dans la défense de la Russie, le Mali et la Centrafrique n’ont pas rejoint l’Erythrée, seule nation africaine à s’être opposée le 2 mars, devant l’Assemblée générale des Nations unies, à la résolution condamnant l’agression de l’Ukraine. Mais leur abstention ne signifie en aucun cas une prise de distance avec leur nouveau partenaire privilégié.

C’est sans surprise qu’a été organisée à Bangui, le 5 mars, l’une des rares manifestations de soutien à l’offensive russe. A Bamako, en dépit de la guerre déclenchée une dizaine de jours plus tôt par Vladimir Poutine, le ministre de la défense et le chef d’état-major de l’armée de l’air, les colonels Sadio Camara et Alou Boï Diarra, n’ont pas jugé nécessaire de reporter un nouveau voyage à Moscou afin, a assuré l’un d’eux à l’AFP, de faire le point des dernières livraisons de matériels militaires à l’armée malienne et évoquer des approvisionnements supplémentaires.

Officiellement, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra et les autorités de transition du Mali se sont gardés de prendre position dans la guerre menée par la Russie en Ukraine, optant en apparence, comme 23 autres pays du continent africain, pour une prudente neutralité. Mais « cette position de non-alignement n’est motivée que par des intérêts immédiats, souligne Paul-Simon Handy de l’Institut d’études de sécurité. Le Mali, qui tente de renouer avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest [pour lever le blocus qu’elle lui a imposé], fait attention cette fois à ne pas fâcher ses voisins et l’Europe. Idem pour la Centrafrique, qui s’est rendu compte que Moscou peut l’accompagner dans des campagnes militaires, mais n’apporte pas d’aide financière. »

Pour un maintien des partenariats

La voie est en effet étroite pour ces deux Etats, largement dépendants des subsides européens, qui ont vu la France puis l’Union européenne (UE) suspendre leur assistance budgétaire, en raison notamment de leur association avec les mercenaires du groupe Wagner, l’armée officieuse du Kremlin.

Ainsi, à Bruxelles, lors du dernier sommet UE-Union africaine, le président Touadéra, qui contre toute évidence refuse de reconnaître la présence de ces paramilitaires pourtant actifs depuis cinq ans à ses côtés, a vainement tenté de s’entretenir avec Emmanuel Macron. Le déclenchement de la guerre en Ukraine une semaine plus tard, qui a eu pour effet de ressouder les Occidentaux face à la Russie, ne devrait sûrement pas jouer en faveur d’une normalisation des relations entre Bruxelles et ces deux pays, considérés comme les têtes de pont de l’influence de Moscou en Afrique.

Reste que dans cette période de crispation, le Mali n’a pas encore vu toutes les portes se fermer devant lui. « Les développements en Ukraine renforcent ce sentiment général que la Russie de Poutine pose un sérieux problème, mais il y a beaucoup de nuances parmi les Européens, indique un diplomate en poste à Bamako. Tous ne sont pas prêts à s’en aller comme la France et à rompre toute coopération sécuritaire avec le Mali. »

Alors que les soldats de « Barkhane » sont sur le départ et que Paris a également choisi de rappeler ses coopérants dans les ministères, l’Espagne et l’Italie, par volonté de contrôler les migrations en provenance ou passant par le Mali, ou bien encore l’Allemagne, qui a des soldats dans la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca), penchent pour un maintien des partenariats. « Nous sommes par ailleurs tous conscients qu’il ne faut pas totalement laisser la place aux Russes, car quand les dégoûtés s’en vont, ne restent que les dégoûtants », ajoute la même source.

Transfert de combattants

A Bangui, où l’emprise de Wagner est bien plus installée – les effectifs des paramilitaires seraient montés dans le pays à 2 000 hommes, alors qu’ils ne seraient, selon des sources françaises, qu’un millier au Mali depuis le début de leur déploiement fin 2021 –, se pose désormais la question d’un transfert de combattants pour renforcer le front bien plus actif de l’est de l’Europe. Vitaly Perfilev, un ancien légionnaire français devenu l’une des deux têtes du groupe dans le pays, aurait quitté la Centrafrique une dizaine de jours avant le déclenchement de la guerre. Selon le quotidien britannique The Times, des mercenaires du groupe ont été envoyés de Centrafrique vers l’Ukraine dans les premiers jours du conflit.

« L’opacité de fonctionnement et les fréquents mouvements d’aviation ne nous permettent pas de confirmer ces départs », concède cependant une source française. Si Moscou est peu à peu arrivé à restreindre les regards sur ses actes en Centrafrique – enterrant notamment le panel d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU qui avait pointé les exactions de ses sbires –, il est en revanche confirmé par plusieurs sources que son principal point d’ancrage africain a servi à l’acheminement d’hommes aux Mali. Et tous ne seraient pas russophones.

Selon trois sources au sein de l’Unité pour la paix en Centrafrique, un mouvement armé qui recrute parmi les communautés peules, entre 80 et 120 de ses miliciens ont été formés pendant près d’un mois par « les Russes » afin d’être envoyés au Mali. Selon l’une de ces sources, des éléments y sont déjà arrivés. Décrit comme le maître d’œuvre de cette opération, Hassan Bouba, le ministre de l’élevage et figure de ce groupe scindé entre ceux qui se sont ralliés au pouvoir et ceux qui poursuivent la rébellion, dément catégoriquement tout transfert de combattants de l’Afrique centrale vers le Sahel.

A Bangui, plusieurs observateurs s’inquiètent par ailleurs de la percée, ces dernières semaines, des hommes de Wagner dans les régions minières du nord-est du pays. Le 12 février, ils ont tué le « général » Zakaria Damane, l’un des personnages-clés de toutes les rébellions et du trafic de diamants dans le pays. « S’agit-il de se constituer des réserves de minerais dans le contexte actuel ? Des zones contrôlées par Wagner partent des avions sans que l’on sache leur destination. Personne ne sait quel est le volume exporté, pas même le régime centrafricain », alerte Nathalia Dukhan, analyste pour l’organisation The Sentry.

Appel du Kremlin à aider les volontaires

Au Mali également, les hommes de Wagner n’ont pas délaissé leur nouveau théâtre d’opérations africain pour l’Ukraine. « Les instructeurs russes », comme les qualifie Bamako, épaulent l’armée malienne dans sa progression au centre du pays contre les groupes djihadistes, mais celle-ci ne se fait pas sans casse. La Mauritanie s’est élevée, le 8 mars, contre « les actes criminels récurrents » des soldats maliens sur ses ressortissants, après une nouvelle disparition d’au moins une dizaine de Mauritaniens sur le territoire de leur voisin.

En Centrafrique, l’armée ne mène, en revanche, aucune opération de reconquête face aux groupes rebelles. Mais en réponse à l’appel du Kremlin à « aider les volontaires » désireux de combattre à ses côtés, des groupes de soldats ont publié sur les réseaux sociaux des messages jurant de leur détermination à aider leurs « frères d’armes russes » à « chasser les bandits d’Ukraine ». Au moins l’une des vidéos a été tournée à Bérengo, dans l’enceinte de l’ancien palais de « l’empereur Bokassa », devenu l’une des principales bases de Wagner en Centrafrique.

 

Cyril Bensimon

 

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